mercredi 5 octobre 2011

Nietzsche, coach agile ?

Au cours d'échanges autour de l'agilité, je me suis souvent pris à faire des rapprochements entre la conception des méthodes agiles et la philosophie nietzschéenne. Cette dernière propose une critique des valeurs pour l'avènement de valeurs joyeuses et créatrices, et montre comment cette critique a jusqu'à présent échoué face aux valeurs tristes et réactives.

Grâce à cet éclairage, je vous propose une re-lecture du manifeste agile et une typologie d'écueils dont pourrait pâtir l'agilité. J'espère que cela sera utile aux agilistes soucieux du devenir du mouvement.

La philosophie de Nietzsche, une affirmation de la volonté 1, 2, 3

Selon Nietzsche, affirmation et négation ne sont pas de même nature. Une affirmation s'affirme elle-même, c'est un acte de volonté, d'auto-détermination. La négation est négation de quelque chose, d'une affirmation par exemple ou d'une autre négation.

Nietzsche affirme la volonté individuelle comme mouvement premier. Il lui oppose ce qu'il nomme les forces réactives -- ou nihilistes --, gouvernées par la peur. Il considère par exemple les valeurs de l'Église catholique comme réactives parce qu'elles conduisent à une vie coupable du péché originel et craintive du jugement de Dieu. Aussi Nietzsche propose-t-il de dépasser les notions de Bien et de Mal, ces notions qui paraissent venir d'ailleurs mais qui ne sont que sournoisement produites par la peur.

Ce dépassement que Nietzsche nomme la Transmutation des valeurs doit avoir quatre composantes :

L'affirmation du multiple et du devenir
C'est l'affirmation de la dynamique du monde, d'un monde ouvert et surprenant.
L'affirmation de l'affirmation
C'est la valorisation de l'affirmation, de l'expression de la volonté, des intentions, du désir.
L'Éternel retour
Pour juger la valeur des valeurs, pour les requalifier et déterminer si elles proviennent de forces actives ou réactives, Nietzsche pose la question : cette chose là, cette valeur, cette pratique, est-ce que j'en veux l'éternel retour ? c'est-à-dire pas pour une fois, pas par compromis, mais avec force :
« Est-ce que j'en veux l'éternel retour ? »
Le surhomme
C'est la figure de l'homme libérée de ses pulsions réactives, c'est l'homme actif et créateur.


Re-lecture du Manifeste Agile

Un manifeste est l'affirmation d'une volonté. Le Manifeste Agile affirme ses valeurs et repousse les valeurs qui leurs sont opposées, jugées nuisibles à la productivité :

  • « Nous valorisons les individus et leurs interactions plutôt que des processus et des outils »
  • « Nous valorisons le logiciel qui fonctionne plutôt qu'une documentation exhaustive ».

Le Manifeste Agile apparaît être aussi un transmutateur de valeurs nietzschéen 

Affirmation du Multiple et du Devenir :

  • « Nous découvrons comment mieux développer des logiciels par la pratique et en aidant les autres à le faire. »
  • « Accueillez positivement les changements de besoins, même tard dans le projet. »
  • « Les meilleures architectures, spécifications et conceptions émergent d'équipes autoorganisées »
  • « À intervalles réguliers, l'équipe réfléchit aux moyens de devenir plus efficace, puis règle et modifie son comportement en conséquence. »

Les affirmations -- créations -- sont valorisées :

  • « Les processus Agiles exploitent le changement pour donner un avantage compétitif au client. »
  • « Livrez fréquemment un logiciel opérationnel avec des cycles de quelques semaines à quelques mois et une préférence pour les plus courts. »
  • « Réalisez les projets avec des personnes motivées. Fournissez-leur l’environnement et le soutien dont ils ont besoin et faites-leur confiance pour atteindre les objectifs fixés. »

L'Éternel Retour :

  • « Les processus Agiles encouragent un rythme de développement soutenable. Ensemble, les commanditaires, les développeurs et les utilisateurs devraient être capables de maintenir indéfiniment un rythme constant. »

Enfin, la figure agile du surhomme -- cette figure de l'homme purement actif -- se dessine dans la première phrase du texte :

« Nous découvrons comment mieux développer des logiciels par la pratique et en aidant les autres à le faire. »

Les écueils à la Transmutations des valeurs

Comme certains agilistes aujourd'hui, Nietzsche constate que la transmutation des valeurs ne se produit pas. De nouvelles valeurs réactives sont affirmées même si nous nous sommes débarrassés d'anciennes, et le mouvement créateur retombe sur lui-même. Nietzsche présente une typologie que je propose de réappliquer à l'agilité. Ces écueils sont dans cet ordre de progression2 :

Le ressentiment
C'est accuser autrui de son échec. Ceux qui agissent agissent mal ! Les développeurs ne sont pas à la hauteur ! les managers ne comprennent rien ! les coachs ne sont pas assez pédagogues !
La mauvaise conscience
C'est s'accuser soi-même...
L'idéal ascétique
C'est l'écueil de l'agilité dogmatique. C'est sans doute cette préoccupation qui pousse Rachel Davies à écrire ce billet sur le Shu-Ha-Ri par exemple, craignant l'apparition d'agilistes sans esprit critique, valorisant toujours les processus et les outils d'avantage que les individus et leurs interactions.
La mort de Dieu
C'est le fait de vouloir prendre la place de Dieu après l'avoir tué. Par exemple, les chefs de projets ne sont plus directifs, mais les scrummasters sont certifiés. Les statuts et les places de pouvoir subsistent.
Le dernier homme, et l'homme qui veut périr
Le projet échoue, il est récupéré ; ce n'est pas cela que nous voulions en écrivant le manifeste agile ! Tout est vain, autant ne rien vouloir finalement... C'est ce que j'ai cru lire dans des articles sur l'état du mouvement agile. C'est ce qui m'a poussé à écrire ce billet.

Pour une agilité performante, joyeuse et féconde

Ces écueils sont humains, trop humains, c'est-à-dire réactifs. En lutte avec ces pulsions, il faudra sans doute reconnaître que l'agilité est un mouvement qui n'existera qu'à force de volonté, inlassablement ré-affirmée. Ce mouvement est condamné à évoluer et à se renouveler sans cesse, et on ignore de quoi il sera fait demain.

Pour paraphraser Pina Bausch4 : « Créez, créez, sinon tout est perdu ! » ou en repensant à la première phrase du manifeste agile et à la figure du surhomme qu'elle esquisse :

« Pratiquez, découvrez, partagez, sinon tout est perdu ! »

Sources :

  1. Gilles Deleuze, Nietzsche et la Philosophie, puf, 1962
  2. Gilles Deleuze, Nietzsche, puf, 1965
  3. Nietzsche par Deleuze sur Wikipedia
  4. Pina Bausch

2 commentaires:

  1. Aaah enfin des commentaires.
    Bref je voulais te féliciter pour cet article, de loin le plus intéressant que j'ai lu depuis une éternité. Tu m'a titillé mon passé de philosophe en herbe, et je n'avais jamais fait le rapprochement entre agilité et Nietzsche.

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